mardi 17 mars 2009

Ce qui aurait dû être "Là, forêt"

Le texte "Là, forêt" qui, jusqu'à tout récemment, se trouvait sur ce blogue, vient de paraître dans la revue Art le Sabord, sous la thématique "Odorat".

En fait, ce poème en prose a peu à voir avec le thème de l'odorat... mais plutôt avec celui du temps qui se dévoile et se voile au gré de l'apparition de la forêt.

"J'habite là, dans la forêt"; "je" n'habite pas "ici", comme dirait Jean-Claude Pinson ( "J'habite ici", 1999). Car, un "je" qui "habite ici" sonne un peu trop comme un "je" que l'on connaît, que l'on a su circonscrire, qui est statique et immuable... Alors que "je" est plutôt une sorte d'explosion et de perpétuel anéantissement du présent. Ne lit-on pas sous ma plume que Ta vie est un incendie?

Dans ce texte, le "je" est transitif: il ne peut se dire que par le détour des arbres, par le séjour mouvant dans la nature, dans une sorte d'abandon sur ces chemins dont Heidegger disait qu'ils ne "mènent nulle part" (Holzweg).

Le temporalité du "je" se déploie au gré de l'apparaître des arbres de la forêt qui, chacun, représente une modalité d'être au monde : mélèzes (malaises) indéracinables; interminables bouleaux (boulots); pins blancs (pain), juste derrière. Ici et là, un orme (homme). Tout près, souvent, aussi un frêne (on freine). Au bout, là-bas, des noyers cendrés (des morts)... Pâtir. Travailler. Se nourrir. Être avec les autres. Se donner un répit. Traverser nos deuils. Telle est cette forêt dont je parle, et où la mémoire n'arrive que par jets fugitifs, simultanément à l'anticipation de l'avenir:
"Une lame descendait délicatement la voûte jugulaire... Mais juste avant, si on fait attention, des cerisiers tardifs".

Ce déploiement temporel ne garantit aucun "je" qui "habite". Au contraire, le temps et la nature effacent ses traces.
"Demain, j'ignore si j'habiterai". C'est vrai! (!)

L'oeuvre de Judith Bellavance accompagne le texte : "Celui de prononcer", de la série "Les choses vues" - 2008, acrylique sur bois.





Revue Art le Sabord - DERNIÈRE PARUTION [ no. 82 ] "L'ODORAT"

Des textes thématiques de :
Denise Desautels, Olivier Verdun, Patrick Nicol, José Acquelin, Pascale Hermann, Marjolaine Deschênes, Mariève Maréchal, Michel A. Thérien.

Des oeuvres visuelles de :
Judith Bellavance, Sam Kerson, Michel Barzin, Ivan Binet, Catherine Bodmer, Roberto Pellegrinuzzi.

Chronique numérique :
Jean-François Caron

Carnet de voyage :
Serge Patrice Thibodeau

Chronique À livre ouvert (critique littéraire) :
Véronique Pepin.

lundi 16 février 2009

Fragments

Le papier ne peut rien contre le feu.
Rien contre toi. Rien.
Pour toi.

Tes chevaux se sont enfuis.
Entre-tués.
Rien tu ne gardes.
Rien tu ne fus.

Jamais.

Il est si facile d'effacer sur la terre ses fragments.

Avant.

Va t'en.
Va rejoindre ce fleuve où il est dit que tout est emporté.
Grandement.

Plus d'excroissance cervicale.
Plus d'écriture serrée à l'étouffée des incendies.
Plus de visages afin d'iriser ces incendies
à la face des autres.

Les autres, auxquels tu penses tant, pourtant.

Après.

La fluidité héraclitéenne de tes feux morts.
Et d'août.

jeudi 22 janvier 2009

La distance des poèmes : « blessures au flanc de la mémoire »

Le ciel tombe comme la bête étalée
Je marche parcourant ma distance

- Fernand Dumont, La part de l’ombre

Dans cet article, je propose des pistes de lecture générales de la poésie dumontienne. Je procède en trois étapes, allant du général au particulier. D’abord, je m’attache à dégager quelques lignes maîtresses de la poétique de la culture que renferme Le lieu de l’homme (1968), afin de cerner la conception que Dumont se fait de l’œuvre d’art. Cette première étape permet de mieux comprendre la démarche poétique de Dumont qui, s'inspirant à la fois de Paul Valéry et de Gaston Bachelard, entend mettre en forme le sens confusément donné, et ce, sous le signe du "recommencement". J’aborde en dernier lieu les poèmes de Dumont : ceux de la jeunesse, dans L’ange du matin (1952); ceux de la maturité, dans Parler de septembre (1970); et ceux qu’il livre sous forme de « testament » (Jacques Paquin, 1996), dans L’arrière-saison (1995). Ce parcours poétique montre le poète en son double - l’ange du matin -, créant ainsi un écho à la thèse dumontienne du "dédoublement de la culture".



CANTIN, Serge et Marjolaine DESCHÊNES (dir.), Nos vérités sont-elles pertinentes? L'oeuvre de Fernand Dumont en perspective, Sainte-Foy, Presses de l'Université Laval, 2009.

Quatrième de couverture:

Nos vérités d’intellectuels sont-elles aussi pures, aussi désintéressées
qu’elles le prétendent ou le supposent? D’où tenons-nous – nous
philosophes, sociologues, historiens, théologiens – le droit d’interpréter
l’homme? Qu’est-ce qui fonde et légitime le travail des sciences
de l’homme? Quelle est la pertinence de cette étrange entreprise de
connaissance objective de l’homme par lui-même propre à la modernité? Quelle finalité, avouée ou secrète, poursuit-elle ? Et qu’apporte-t-
elle en définitive aux existants que nous sommes par-dessus tout? Tout
ce savoir anthropologique nous aide-t-il à mieux vivre, individuellement
et collectivement?
Autant d’interrogations que suscite l’oeuvre magistrale de Fernand
Dumont et auxquelles font librement écho la trentaine d’auteurs
ici réunis. Leurs textes – issus d’un colloque international tenu à
l’Université du Québec à Trois-Rivières en mai 2007 – témoignent,
dans leur diversité même, de la richesse et de la fécondité de la
recherche qu’a menée pendant près de cinquante ans l’un de nos plus
grands penseurs québécois, né le 24 juin 1927 à Montmorency, face à
l’île d’Orléans.


LES PRESSES DE L’UNIVERSITÉ LAVAL
www.pulaval.com
ISBN 978-2-7637-8812-8
Illustration de la couverture : © Roy Export SAS

jeudi 11 décembre 2008

L'amour de l'interrogation


Caroline Archambault, Brossée par le vent, 2006. Technique mixte sur toile, 90X90 cm.
http://www.carolinearchambault.com/galerie2.html

Pendant les six ans de mes études en philosophie, sans cesse je me suis sentie déchirée entre la voie philosophique, la voie littéraire et la voie scénique. Au théâtre, je m’intéressais à la psychologie des personnages, à leur vérité, à leurs histoires et à l’histoire du monde, à la persona… en quête, toujours, d’une compréhension de l’être humain. Pour les mêmes raisons, les cours de philosophie m’intéressaient beaucoup. Pendant le baccalauréat, mille fois plutôt qu’une, j’ai remis en question mon choix. Je choisissais plusieurs cours en littérature et en esthétique… je lisais surtout des textes en phénoménologie, en herméneutique, des textes portant sur la création littéraire et le processus créateur ou, idéalement, tout cela réuni.

Je me disais que je devais forcément choisir un camp. Je ne voyais pas encore que l’interdisciplinarité non seulement n’a rien d’un crime, mais répond en outre à mon besoin d’espace, de variété et de liberté. Je ne voyais pas encore que, dans la mesure où la philosophie et la littérature interrogent toutes deux le langage et les hommes qui le pratiquent, ces deux champs me permettaient de ne pas céder aux illusions (et surtout aux désillusions) ni de l’un, ni de l’autre. Je suis peut-être, à toutes fins pratiques, une anthropologue, au sens très large que conférait Fernand Dumont au terme « anthropologie ».

J’espère, dans la multiplicité des regards et avec beaucoup d’humilité, devenir un bon professeur en « Philosophie et littérature ». Transmettre ma passion de la recherche et de la créativité, partager l’amour… non pas de la sagesse, mais de l’interrogation.